Réponse à l'idée reçue : "Les gens sont payés en fonction de leur mérite !"

Rédigé le 20 mars 2012

Depuis 30 ans, les inégalités de salaire n’ont fait qu’augmenter. La France se rapproche de plus en plus du modèle américain : Jack Welch, ex-patron de Général Eléctric a touché en 2000 l’équivalent du salaire de 21 578 smicards. Le salaire des PDG français a progressée entre 1997 et 2002 de 48,1 %. Noël Forgeat a quitté récemment EADS avec « parachute » de 8,5 millions d’euros ; en 2001 J.-M. Messier était parti avec 20 millions de francs seulement...), etc. Les salaires des individus dépendent-ils des mérites respectifs de chacun : l’efficacité, la pénibilité, le risque, la responsabilité, ou encore le talent ? Qu’en est-il au juste du rapport entre la valeur du travail effectué et sa rémunération ?


« J’ai gagné 20 millions de Francs l’an dernier. Je comprends que cela puisse choquer, mais ce salaire c’est le prix de la responsabilité. »

Jean-Marie Messier, 2001.



1/ L’idée de « mérite » a-t-elle un sens ?


a/ Le « mérite » n’est pas une valeur morale. Certains individus sont arrivés à des postes d’importance par carriérisme, c’est-à-dire en jouant des coudes, en passant devant les autres ou en se faisant pistonner. Il y a beaucoup d’affaire de passe-droit et de magouilles pour pouvoir arriver à ses places très convoitées. Les places sont chères. Tous les moyens sont bons (même malhonnêtes). Il s’agit moins de « mérite » que de ruse égoïste.


b/ Le « mérite » est une notion très relative. En principe, dans les démocraties, les postes sont ouverts à tout le monde. Rien n’interdit en principe un citoyen français de devenir président de la République ou grand patron. Mais en réalité, l’accès à ces postes est pratiquement impossible pour la majorité des citoyens. Cela suppose de l’éducation, de l’argent des connaissances sociales. Les postes les mieux payés sont de fait, on le constate, réservés à une élite « naturelle » : aux gens qui sont nés dans des milieux très favorisés (souvent parisiens, riches et cultivés).


c/ L’idée de « mérite » n’a de sens que si on suppose une « égalité des chances ». Il faudrait qu’on parte tous à égalité pour que certains puissent « mériter » plus que d’autres. Or, l’expérience quotidienne et la sociologie montrent que c’est très loin d’être le cas. L’idéologie du mérite est une idéologie volontariste (les individus doivent leur situation à leur volonté, à leur choix). Or, les individus sont très largement déterminés par leur situation sociale. Nous n’avons pas tous les mêmes chances au départ1. Les individus qui gagnent beaucoup ne sont donc pas nécessairement les plus « méritants » (mais les plus « chanceux »).

        Mais admettons que l’idée de « mérite » ait quand même un sens (même relatif), dans la mesure où, en droit, les postes sont ouverts à tout le monde. Les salaires des gens dépendent-ils de leur mérite ?


2/ La rémunération dépend-t-elle de la productivité des individus ?


a/ Les écarts de salaires sont exorbitants. Ces écarts sont ressentis à juste titre comme une humiliation pour les travailleurs. Certains devraient travailler 1000 ans pour toucher un seul salaire mensuel de leur patron. Daniel Bernard de chez Carrefour est récemment parti avec une retraite-chapeau de 30 millions d’euros (l’équivalent de 2 500 années derrière la caisse pour un employé de Carrefour). « Au-delà d’un certain seuil, les inégalités de revenu ou de fortune sont des incitations à l’incivisme et à la délinquance. Ces personnes sont hors du monde, déconnectées des réalités. Les plus hauts salaires ne récompensent à ce stade plus rien, pas même les valeurs conservatrices comme l’effort, le mérite ou le travail. Ces revenus sont illégitimes en soi, ils poussent à l’immoralité et détruisent la substance même des sociétés. »2


b/ Ces écarts n’ont rien de « naturels ». Le niveau de ces salaires n’a rien à voir avec une quelconque « loi naturelle » de l’offre et de la demande. Ils dépendent de choix politiques concernant la répartition des richesses. Ce sont les patrons par exemple qui se fixent eux-mêmes leur salaires directement ou par l’intermédiaire de conseils d’administration qu’ils contrôlent. Aujourd’hui, rien ne bride les redistributions des PDG, qui doivent simplement être publiées et soumises au vote de l’assemblée générale des actionnaires.


c/ Il n’y a pas de « productivité individuelle » pure. La production de chaque individu dépend des autres travailleurs, de l’organisation du travail, des conditions techniques qui l’entourent. L’éducation et la santé de chaque individu « performant », a été et est encore assuré par les membres de la société dans laquelle il vit, par la qualité des services publics de l’Etat. Bref, la « productivité » est toujours d’abord collective, sociale. Tous les travailleurs participent à la productivité générale.


3/ La rémunération dépend-t-elle de la pénibilité du travail et des risques ?


a/ Les travaux vraiment pénibles ne sont pas bien payés. La pénibilité dans le travail c’est d’abord la souffrance physique, la fatigue, l’exposition à des conditions difficiles (extérieur, froid, risques pour la santé). Or, on le constate et les enquêtes le confirment : en réalité, les travaux les plus « pénibles » sont les moins bien payés3.


b/ Il y a beaucoup de pénibilités invisibles ou sous-évaluées. La notion de « pénibilité » n’est pas simple. Certaines pénibilités sont très difficiles à percevoir directement. C’est le cas en particulier des dégâts du travail sur la santé (maux de dos, perte auditive, cancers, exposition au soleil, substances toxiques, etc.). Il faut noter que si quelques primes existent : 1/ elles sont très souvent dérisoires ; 2/ elles sont nées de la pression et de la lutte des salariés et non de la bonne grâce des employeurs ou encore d’une pseudo « loi » de l’offre et de la demande ; 3/ elles devraient quand même nous faire poser la question de savoir si la santé peut s’acheter (et alors à quel prix ?)


c/ L’absence de responsabilité est une forme de pénibilité.

_ La responsabilité est certes une forme de « pénibilité ». Mais l’absence de responsabilité l’est tout autant. Le travail routinier et le sentiment de pouvoir être remplacé par n’importe qui ou même par des machines sont très difficiles à vivre et déshumanisants. A l’inverse la responsabilité est la condition de l’estime de soi, de la reconnaissance sociale et donc de satisfaction personnelle dont est privée le travail déresponsabilisé. La reconnaissance sociale est une sorte de rémunération symbolique non négligeable, dont l’absence (si elle est inévitable) devrait être au contraire compensée matériellement.


_ De plus, l’évolution actuelle de l’organisation du travail va dans le sens d’une « responsabilisation » accrue des salariés. Mais sans la reconnaissance qui devrait aller de pair. Cela génère énormément de stress et aucune contrepartie en terme d’argent ou de reconnaissance. Les nouvelles techniques de management développent en effet partout cette « responsabilisation » du travail des salariés, désormais « autonomes », « polyvalents », confrontés aux clients, à qui on demande toujours plus (sous menace de licenciement). En clair il s’agit d’une responsabilisation négative : le stress sans la satisfaction, la pénibilité sans la reconnaissance4.


Conclusion :


       Il faut donc se méfier de l’idéologie « méritocratique ». D’une part, il est faux de dire que les gens sont payés en fonction de leur mérite. Et d’autre part, en faisant l’éloge du mérite, la stratégie des libéraux est double : 1/ justifier les inégalités de revenus (aussi exorbitantes soient-elles : d’un rapport de 1 à 10 000) ; 2/ monter les professions les unes contre les autres pour niveler les salaires par le bas et étouffer les revendications unitaires. Il cherche ainsi à faire passer les acquis sociaux gagnés par les luttes sociales pour des « privilèges » non « méritées » (sous-entendu par rapport aux autres professions).

        Augmenter les bas salaires et brider les hauts salaires s’impose donc comme une mesure urgente de justice sociale. Les enquêtes des économistes montrent que la majorité des gens s’accordent sur le principe d’un Revenu Maximum Autorisé (RMA). Reste à savoir quels écarts accepter5 ?



1 La sociologie de Pierre Bourdieu montre clairement qu’il y a une reproduction sociale très nette : les fils d’ouvrier par exemple n’ont pas vraiment la possibilité réelle d’accéder à des positions valorisées socialement et économiquement (même si en principe elle ne leur sont pas interdites). Par exemple, les ouvriers qui représentent 24,8 % de la population active représentent 0,17 % des députés à l’assemblée nationale (1 pour 577 sièges).

2 Patrick Viveret, économiste et conseiller de la cour des comptes dans son rapport sur « Les nouveaux facteurs de richesse », 2000.

3 Les enquêtes statistiques le montrent. Voir en particulier l’enquête de Baudelot et Gollac dans Economie et statistique, n° 265 (« salaires et conditions de travail »), qui montre l’absence de considération par rapport à un certain nombre de pénibilités en grande partie voire totalement négligées : « travail la nuit ; vibrations ; bruits si forts qu’on doit élever la voix pour parler ; températures qui font transpirer même si on ne travaille pas ; températures basses ; inhalation de vapeurs, fumées, poussières ou substances dangereuses ; contact ou manipulation de substances dangereuses ; radiations (y compris lasers) ; postures douloureuses ou fatigantes ; porter ou déplacer des charges lourdes ; mouvements répétitifs de la main ou du bras », etc.

4 Cf. Serge Paugam, directeur de recherche au CNRS, Le Salarié de la précarité (PUF, 1999). Les entreprises, en cherchant à s’adapter à la concurrence par la recherche de gains de productivité avec le fonctionnement en flux tendus, reportent sur les salariés tout le poids de l’incertitude marchande qui se manifeste par les changements de rythme dans la production. La conséquence en est l’intensification du travail, le développement de la flexibilité des horaires, de la polyvalence, de la responsabilité qui produisent un effet de stress permanent sur les travailleurs. C’est le « management participatif » que l’on constate en particulier dans la généralisation du toyotisme.

5 L’économiste Thomas Picketty démontre par une enquête auprès de 2000 Français (de très pauvres à très riches) que « tout le monde, même les individus qui touchent un revenu très bas, semble accepter l’idée que les cadres supérieurs d’une grande entreprise gagnent 4 à 5 fois plus qu’une caissière de supermarché », Thomas Piketty, « Attitudes vis-à-vis des inégalités de revenus en France : existeraient-il un consensus ? », revue Comprendre, 2003. D’autres enquêtes révèlent un rapport de 1 à 7 ou de 1 à 10. La question reste ouverte, mais on voit qu’on est très loin du rapport actuel de 1 à 10 000 !



Contributions

mouricot a dit le lundi 23 avril 2012 à 20:24 : #1

Bonjour,
Non,je n'ai pas lu tous vos commentaires,mais j'aimerai vous faire part de ma façon de voir les choses.J'ai 65 ans et le certificat d'étude.Par exple pour le chomage,pourquoi ne pas appliquer la formule:A travail égal, salaire égal.Ou alors, une personne qui par exple paye beaucoup de prelevement sociaux pourrait exiger d'etre mieux soigné que celui qui du fait de son petit salaire ne participe pas beaucoup au finencement de la sécu.Il en est de meme pour les retraites.Il n'est pas normal, au meme titre que parce qu'on à eu un bon salaire toute sa vie, donc qu'on à payé beaucoup de cotisation on touche une retraite plus importante et pouquoi pas de meilleurs soins?Autre point, vous parai-il normal qu'un Tapie,Messier,Chirac,etc..touchent des allocation familiales?Il paraitrait que meme si on a un salaire de 100.000 euros par mois, on y a droit.Meme la gauche est d'accord avec ça.

geneviève a dit le samedi 23 juin 2012 à 16:05 : #2

le "mérite", ce n'est que l'habillage gratifiant de la réussite dans la "compétition" (le capitalisme dans nos têtes) ; on peut y opposer la "collaboration" , (le communisme dans nos têtes) basée sur la reconnaissance de la légitimité de chacun à participer au bien commun.

Hannah Arendt " le totalitarisme , c'est lorsque l'homme devient superflu.

l'"égalité des chances", n'est que le maquillage idéologique de l'absence "d' égalité des droits".

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